L’humain est une merveille à observer sous tous ses angles, surtout lorsque les émotions s’en mêlent. Chacun est différent et réagit « à sa façon » devant le malheur. On a beau dire qu’on est unique, il y a des éléments similaires qui reviennent dans la plupart des cas, selon le drame ou la façon de le vivre. Par exemple, en écrivant La perte, je « m’amusais » à reproduire tous les clichés que l’on entend dans les salons funéraires et les sentiments si violents et paradoxaux qui sont les nôtres dans ces moments-là:

Nous récoltons des larmes, d’autres anecdotes et un tas de paroles qui ne font sens que lorsqu’on veut bien les entendre : peut-être que c’est mieux comme ça, que le coma était trop profond et qu’il ne voulait pas être un fardeau pour sa famille et le fameux « le temps arrange bien les choses ». Foutaises! Je serai toujours seule demain, dans trois mois et dans dix ans. Si Jean semble touché par toutes ces phrases préfabriquées, moi, je n’arrive pas à les écouter avec sérénité. La colère me ronge de l’intérieur. C’est plus fort que moi: je me sens abandonnée. Je sais que c’est absurde, mais je ne peux m’empêcher de croire que si Alex m’avait vraiment aimé, il serait revenu à la vie. Il aurait surmonté ce coma pour revenir vers moi. Est-ce qu’il n’avait pas toutes les raisons du monde de le faire?

Ce que j’aime du personnage de Charlotte, c’est qu’il est en chute libre dès le début du récit. Il oscille dans un tas de dilemmes, des cas de conscience difficiles, un labyrinthe d’émotions étourdissant. Dans le désespoir, les gens s’accrochent à tout et à n’importe quoi. La moindre parcelle d’espoir vaut mieux que rien du tout. Autant s’y accrocher, pas vrai?

Et moi, méchante, je ne lui emmène que des illusions. Du malheur, encore du malheur!

Mon personnage vit intensément le drame qui est le sien, un deuil, la solitude, toute une vie de petits drames. C’est un personnage fragile, parce que je sais que certains ont l’habitude des malheurs et qu’ils les accueillent sans aucune surprise, comme si cela faisait partie de la vie quotidienne. D’autres les vivent avec trop d’extrême, doivent nécessairement étaler ce chagrin à la vue de tous (pour ne pas dire: devant la caméra). Moi, pour Charlotte, je voulais que des pierres soient posées ici et là dans son parcours. Juste assez pour qu’elle commence à sentir le poids de ces cailloux lorsque de nouveaux drames surgissent. La lourdeur qui s’installe, petit à petit.

Je remarque que, dans tous les drames, la même question revient constamment: pourquoi? Comme si chaque malheur avait sa raison d’être. On sait que c’est idiot et qu’il y a des choses qui arrivent sans qu’on ne puisse rien y changer, mais on sent quand même coupable parce que ce hasard-là, il est tombé sur nous (et non sur la maison du voisin). La maladie, la perte d’un emploi, d’un enfant, un accident, etc. Ça arrive. Tout le temps. Partout. Quand ce sont les autres, on n’y prête qu’une attention triste, mais quand c’est sur nous que le drame tombe, on se demande: « qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça? »

La réponse est simple et d’autant plus troublante: rien.

Et pourtant: tout le monde le sait, tout le monde le dit, mais tout le monde le croit quand même. C’est ce qui me plaît avec le malheur (en littérature, dois-je le spécifier?) c’est que les sentiments sont intenses, troubles, imbriqués, complexes. On plonge dans des zones délicates et difficiles à regarder en face, difficile à écrire aussi. Il y a quelque chose de poétique et d’étrange dans cette culpabilité, comme si le drame lui-même ne suffisait pas, qu’il fallait en plus essayer de coller une signification absurde à un évènement qui n’en a aucun.

On court sans arrêt vers la lumière, mais je crois que sans ombre, jamais la lumière ne serait aussi vive ni aussi agréable à atteindre.

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