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La distance avec le réel

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Citation de Jo Ann v. sur 29 septembre 2016, 16 h 33 min
Citation de Mary sur 29 septembre 2016, 9 h 27 min

(Mais après tout on s'en fout du réalisme/de la cohérence, c'est de la fiction).

Je ne suis pas du tout d'accord avec ça. 😉

Hop! Je dévie cette conversation dans un nouveau sujet. 😉

Je ne pense pas que vous parliez exactement de cela, mais peu importe, j'en profite. Je lisais hier sur son blog un article d'Aude Réco auquel je n'ai pas pu m'empêcher de réagir. Ça concernait le viol et les relations sexuelles forcées en romance, qui pourraient avoir leur propre sujet ici, mais j'avais envie d'élargir la chose à tout ce que les gens reprochaient à la romance sous le prétexte du réalisme.

Ça concerne donc aussi l'usage du préservatif, ou bien des questions comme : Fifty Shades of Grey est-il du BDSM bien que ça ne représente pas le BDSM d'une façon fidèle et conforme à la réalité? Et est-ce que cela est problématique?

Le fait est que, personnellement, j'ai tendance à rechercher le réalisme dans mes lectures, alors je suis à priori plutôt pour l'absence de sexe forcé, pour l'usage du préservatif et pour la représentation du BDSM tel qu'il est pratiqué réellement. Mais là n'est pas la question; c'est juste mon goût personnel.

La question, c'est : la littérature (et l'art en général) n'est-elle qu'un « miroir qu'on promène le long d'un chemin » (cf Stendhal)? Parce qu'à travers tous ces interdits et ces restrictions qu'on cherche à imposer à la romance (ou de tous ces jugements à caractère moral, en tout cas), c'est ce qu'on semble sous-entendre. Or, je croyais qu'on avait dépassé ça depuis longtemps, depuis le XIXe siècle, en fait.

J'ai envie de vous inviter à lire deux articles, mais ils sont tous les deux en anglais; peut-être que ça vaudrait le coup de les traduire, mais c'est du boulot... 😛

Revisiting Reader Consent

Of Rape and Rape Fantasies

La 2e partie du premier article est assez complexe; j'ai dû la lire plusieurs fois en plusieurs années avant de comprendre complètement de quoi il était question. C'est justement en faisant l'analogie avec Fifty Shades of Grey que tout s'est éclairé pour moi.

Dans ce livre (je n'ai lu que le premier tome), on peut soutenir que le BDSM n'est pas représenté de façon réaliste, puisque le consentement de l'héroïne n'est pas toujours très clair. Malgré le contrat que le héros lui fait signer, elle est globalement ignorante de tout ce à quoi elle s'engage, et je ne sais plus s'ils utilisent un safe word (en tout cas, pas systématiquement). Donc, dans l'histoire elle-même, si l'histoire était vraie, ce ne serait pas du BDSM... Mais est-ce qu'on ne peut pas dire que c'est comme un « fantasme de BDSM » où le consentement, au lieu d'avoir lieu entre les partenaires fictifs, a lieu entre l'auteure et la lectrice (qui, elles, sont bien réelles, et c'est donc là que ça importe)?

En d'autres termes, c'est la lectrice qui a le libre choix de dire à l'auteure : « oui, j'accepte d'aller là avec toi » ou, au contraire, « non, désolé, ça ne passe pas pour moi » (« et j'arrête de lire ce livre » -- ce qui correspondrait au safe word, la capacité de la lectrice de stopper l'expérience à tout moment).

Pour moi, cette hypothèse est crédible, d'autant plus que Fifty Shades n'est pas écrit comme une histoire réaliste, à aucun égard ou presque, mais comme un fantasme. Le milliardaire de 27 ans qui joue sublimement du piano, conduit un hélicoptère et tombe amoureux d'une étudiante maladroite... À un moment donné, c'est ce qui m'agace dans cette exigence catégorique de réalisme : vous pensez vraiment que les lectrices croient que tout cela est réel? Que tout cela peut leur arriver dans la vraie vie? Qu'elles vont modeler leur conduite sur celle d'Ana vis-à-vis de Christian (il faudrait déjà commencer par le rencontrer, le Christian... à la limite, il n'y a pas beaucoup de danger!) juste parce qu'elles l'ont lu dans ce fichu bouquin? C'est tellement prendre les lectrices pour des cruches!

Et le pire, c'est ce que c'est spécifique à la romance. Bon, alors, oui, on entend aussi des discours alarmistes par rapport aux jeux vidéos violents, qui relèvent du même type de raisonnement. Mais 1) ces discours viennent rarement des gamers eux-mêmes, alors que ce discours par rapport à la romance est souvent repris par des auteurs/lectrices de romance, et 2) je ne dis pas qu'on n'a pas le droit de critiquer, de questionner, d'en parler... Au contraire, c'est essentiel. Mais juger et condamner d'emblée, cela ferme le débat au lieu de l'ouvrir.

Je songe aussi à des cinéastes comme Tarantino, qui esthétisent la violence et le sang... Si vous avez vu Django Unchained, il y a dedans des scènes de violence pas du tout réalistes! Et pourtant, personne n'irait le basher sous prétexte qu'il est responsable d'une culture nauséabonde de violence et que ses spectateurs vont certainement s'empresser de rejouer les scènes de ses films dans la vraie vie! Tout le monde est d'accord que c'est du spectacle, que c'est de la mise en scène, que rien n'est réel et que le public n'est pas complètement cave.

Est-ce qu'on ne pourrait pas accorder le même bénéfice du doute aux auteures et aux lectrices qui aiment les scènes de « séduction forcée », le BDSM non orthodoxe et l'absence miraculeuse de préservatifs et de maladies sexuellement transmissibles dans leurs romances? Mais ça nécessiterait d'abord de sortir du paradigme selon lequel un roman doit refléter fidèlement la réalité et rien d'autre.

Citation

J'aime l'idée que le consentement se situe entre l'auteur et le lecteur, en romance comme pour tout autre genre. Si on lit un roman du point de vue d'un pédophile, on sait à peu près à quoi s'attendre. On dit implicitement à l'auteur « oualà, je veux voir où tu veux m'emmener ».
Là où je suis moins d'accord avec ton avis, c'est que « c'est juste de la fiction ». J'attends de ma romance, comme tout autre genre que je lis, du réalisme, voire de la cohérence. Même quand je lis de la fantasy, même quand je lis de la bit-lit.

Je me souviens d'une scène de Game of Thrones où Shae dit à Tyrion « tu aurais dû savoir que cette femme était une prostituée, aucune femme qui a été agressée couche avec un inconnu deux heures plus tard » (ou quelque chose du genre, c'était lors de la première saison). Je ne pense pas que la romance ait à éduquer qui que ce soit à propos de quoi que ce soit, c'est pour ça que je ne suis pas 100 % adepte du courant où le safe sex est obligatoire parce que justement, dans la vie, même si on nous rabâche « couvrez-vous » régulièrement, ce n'est pas ce qu'il se passe. Je ne suis pas choquée si je lis un roman où on n'a pas sorti le préservatif, par contre je suis indignée si on me sort juste le « ne t'inquiète pas, je prends la pilule » (la pilule est une arme contre les MST ? Ah bon ?). Quitte à être irresponsable, assumez l'irresponsabilité. Et qu'ils aillent faire un dépistage, juste pour voir.

En bref : je ne veux pas que mes lectures me fassent la leçon sur quoi que ce soit, mais je veux qu'elles soient réalistes.

Citation

Mmm Jeanne a raison sur ce point. Par exemple j'adore les films d'action alors que je sais très bien que dans la vraie vie si tu essaies de sauter en voiture d'un toit d'un immeuble à un autre, tu vas juste te tuer. Et ça ne me dérange pas plus que ça. Mais dans la romance, si. Et je n'ai pas d'explication rationnelle pour ça (peut-être parce que je pense qu'aucun de mes élèves n'aurait l'idée de sauter en moto du toit du lycée - quoi que - alors que beaucoup sont sincèrement persuadés que "une fille qui dit non c'est qu'elle n'ose pas dire oui" ou que "on ne tombe pas enceinte au premier rapport et d'ailleurs il n'y a que les PD qui attrapent le sida")

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