Projet de thèse

[version 24 janvier 2017]

Le roman sentimental, souvent considéré comme de la sous-littérature, est non seulement l’un des plus anciens genres romanesques (CONSTANT, 2013), mais représente « 52% du marché du livre aux États-Unis, avec un chiffre d’affaires de un milliard de dollars[1] », signe incontestable que le lectorat est bel et bien au rendez-vous. Pourtant, peu de théorie aborde ce genre avec sérieux. Littérature dite de « bon marché », la romance s’est pourtant taillée une place de choix après le succès de Twilight (2006) de Stephenie Meyer. Ce qui était auparavant destiné aux grandes surfaces s’est faufilé dans les librairies. L’avènement Fifty shades of Grey (2012) de E.L. James, dont la trilogie s’est vendue à plus de cent millions d’exemplaires, a donné un second souffle à la littérature sentimentale, et plus particulièrement à la littérature érotique qui a explosé sur le marché, faisant jaillir dans un temps très court, de nouveaux sous-genres et de nouveaux auteurs.

Ce succès fulgurant n’est pas sans intérêt. Alors que le roman sentimental est largement boudé par l’intelligentsia littéraire, les auteurs francophones l’étaient tout autant par les grandes maisons d’éditions qui se contentaient de traduire les best-sellers anglo-saxons. Avec l’avènement du numérique et des plateformes d’autoédition en ligne, cela a donné lieu à l’émergence des petites maisons spécialisées, notamment en romance francophone[2], puisque le créneau était très peu exploité. Voyant le potentiel (et les ventes), les grandes maisons ont décidé de s’y intéresser aussi : d’abord dans une perspective numérique, avec une impression à la demande, puis, mais plus rarement : en papier, distribué dans les réseaux traditionnels des librairies et des grandes surfaces.

Il serait prétentieux de dire que les auteurs de romance francophone révolutionnent le genre, certaines se contentent de recopier les formules gagnantes qui ont fait le succès d’auteurs anglo-saxons, situant leurs récits dans une ville américaine et utilisant même des pseudonymes à connotation anglophone. Heureusement, d’autres tentent d’y inclure leur couleur : des lieux, des thèmes ou des événements précis qui touchent davantage un lectorat plus ciblé[3]. De même, certains abordent des sujets moins conventionnels, dérangeants même. Sans le savoir, et c’est mon hypothèse, ce genre de romans aident à repousser les frontières qui définissent le roman sentimental depuis fort longtemps.

Si la structure classique de la littérature sentimentale a énormément évolué dans les dernières années aux États-Unis, l’autoédition numérique y est probablement pour beaucoup : des nouveaux auteurs trouvent ainsi un lectorat par une voie autre que celle des maisons d’édition. Prenons en exemple After de Anna Todd, une fan fiction publiée sur Wattpad, écrite sur un téléphone et téléchargée un milliard de fois avant d’être publiée par une maison d’édition. Si l’histoire d’After est une romance classique, d’autres auteurs se font connaître dans des créneaux qui sortent des sentiers battus comme Captive in the dark de JC Roberts, une dark romance traduite et publiée chez Pygmalion (Flammarion) qui sort complètement de la romance traditionnelle, même si le récit respecte certains codes.

Si cette tendance date de quelques années aux États-Unis, la France et, plus récemment, le Québec, suivent le mouvement. Ces plateformes populaires attirent suffisamment d’auteurs et de lecteurs pour forcer l’édition traditionnelle à revoir son propre mode de fonctionnement : acceptation de texte précédemment autopubliés, création de la plateforme Fyctia[4] pour trouver la prochaine romance à succès, maisons reconnues recherchant des auteurs « populaires » via la Wattpad, etc. Une chose est sûre : le paysage du roman sentimental change à toute vitesse et, dans ce cas précis, ce sont les éditeurs qui tentent de suivre le rythme.

De ce contexte fort particulier et très récent, un premier problème m’est vite apparu : si la romance est l’un des plus vieux genres littéraires, sa définition est cependant loin d’être évidente, surtout ces dernières années. Alors que les balises de bases se tenaient à 4 éléments incontournables (MICHAELS, 2007) : « boy meets girls », le récit centralisé sur la relation de couple; l’intégration de conflits qui se doivent d’être réglés, menant systématiquement à la fin heureuse du récit. Ces critères diffèrent et évoluent. Ainsi, le RWA (Romance Writers of America) n’en conservent désormais que deux : l’histoire centralisée sur le couple et une fin heureuse[5]. Cela n’est pas sans intérêt puisque, en 2016, les RITA Awards, prix prestigieux dans le domaine, ont décerné deux prix pour des romances M/M, dont celle de la meilleure romance contemporaine. Signe évident que les mentalités évoluent… et les codes aussi!

En France, et plus encore au Québec, les choses sont loin d’évoluer aussi rapidement qu’aux États-Unis. Les francophones viennent tout juste d’atteindre les maisons d’édition et la comparaison avec la production anglo-saxonne est encore minime. Pourtant, les auteurs francophones s’inspirent beaucoup des best-sellers américains et les clichés qui ont longtemps collés au genre (hommes virils et riches, virginité de l’héroïne, caractère passif, etc.), sont encore bien présents dans la romance contemporaine actuelle, même si elles ne sont plus aussi constantes. En effet, certains auteurs mettent en scène des femmes de caractères, de carrière, à la sexualité affirmée (parfois même débridée) et des maisons d’éditions reconnues comme Harlequin grâce à son volet numérique (HQN), teste assurément les limites de son lectorat en repoussant elle-même les codes qu’elle a si longtemps maintenus. Et elle n’est pas la seule.

De cet essor, donc, plusieurs sous-genres ont explosé : l’homoromance, par exemple, tient une place privilégiée dans certaines sphères de ce lectorat, tout autant que les histoires mettant en place de nouvelles caractéristiques sortant des schémas traditionnels : le héros imparfait, brisé, ayant parfois un handicap physique. D’autres genres jouent délibérément avec les limites des codes issus de la romance. Parmi ceux-ci, le « trouple », soit la mise en place d’un trio plutôt que d’un couple, ou encore des sujets hautement tabous tels que l’adultère, l’inceste et le Syndrome de Stockholm, cas plus extrêmes que l’on retrouve dans la dark romance.

Cette recherche a donc deux volets qui s’imbriquent dans un va-et-vient constant : d’abord réfléchir à la définition du roman sentimental, pour vérifier si l’évolution que je pressens aux États-Unis se retrouve également du côté de la France et du Québec. À partir du contexte d’émergence particulier de la romance francophone (que j’estime autour de 2012), j’aimerais observer les mécanismes qui ont provoqué une multitude de publications, ainsi qu’un assouplissement des balises encadrant ce genre littéraire[6]. Dans un deuxième temps, vérifier les thèmes abordés dans cette nouvelle production francophone, sachant qu’elle est toute récente et fortement inspirée par la littérature sentimentale anglo-saxonne, tout en isolant certains textes qui parviennent à s’en distinguer (sous quels critères? Cela reste à définir). À partir d’un corpus modeste, mais qui tend à s’étoffer, démontrer comment ces textes déjouent les codes établis tout en respectant certaines balises. Finalement, mais dans une portion moindre, j’aimerais mettre de l’avant quelques romances atypiques, parfois même dérangeantes, afin de d’établir un lien entre ces textes et l’évolution du genre littéraire.

MÉTHODE

Cette recherche a un problème de taille puisqu’il existe peu d’études en lien avec le roman sentimental. Notons cependant quelques exceptions intéressantes, d’abord au Québec, avec les ouvrages de Julia Bettinotti. Dans La Corrida de l’amour, l’auteure fait une lecture tout à fait surprenante du roman d’amour qui montrerait « avant tout les peurs, les frustrations et la difficulté d’être femme dans un monde masculin (BETTINOTTI, 1990) ». En France, Ellen Constans travaille sur l’histoire du roman sentimental et tente également de distinguer le roman d’amour du roman rose, ce qui prouve, encore une fois, qu’il subsiste un problème constant autour de la définition, et que cela ne date pas d’hier!

Certes, les recherches sur le roman sentimental ne sont pas légion, mais elles ont le mérite de réfléchir sérieusement sur ce que l’on reproche au genre, essayant même de défaire certains mythes, notamment au sujet des lectrices (sans éducation, incapable de faire la part des choses entre la fiction et la réalité, etc.) Bruno Péquignot, dans son article sur « Les femmes dans le roman sentimental moderne (1991) » rappelle que « Le roman sentimental ne révolutionne rien, il ne prétend pas défendre une cause, pas même celle de l’amour. Il se présente comme un divertissement. Il n’est ni plus ni moins aliénant qu’un autre divertissement (p.125) ». C’est un point de vue très intéressant, car dans la plusieurs des critiques s’attaquant à la romance, on lui reproche d’être un texte de fiction. Or, oserait-on le faire pour un autre genre littéraire?

Hormis les études sur l’histoire et l’évolution du roman sentimental, se joindront des essais sur la paralittérature, notamment pour réfléchir sur le concept de sérialité, sur le plaisir de la lecture dans cette répétition du même, en lien avec l’horizon d’attente du lecteur (aime-t-il être dérouté au sein d’un univers reconnaissable?). À ce sujet, les points de vue ne manquent pas (Bleton, Couégnas, Bruno, Reuter, etc.).

Du côté des outils méthodologiques, certains se démarquent naturellement dans le cadre de cette recherche, dont la sociologie de la littérature, puisqu’elle s’intéresse aux « phénomènes littéraires peu étudiés jusque-là, tels que la consommation du livre, les circuits de distribution, les genres littéraires mineurs, les bibliothèques, le lecteur empirique, les institutions littéraires, le livre en tant que support matériel de la lecture et l’édition (VAN NUIJS, 2007) » dans une volonté de « compréhension globale », incluant données qualitatives et données quantitatives. Étant intriguée par le contexte duquel a émergé la romance francophone, et toutes les ramifications diversifiées déjà évoquées plus tôt, je ne vois pas de meilleur outil pour cette recherche.

Étant donné les questions qui sous-tendent ma recherche principale, et sachant que de nouvelles émergeront en cours de route, je n’exclus pas l’ajout de nouveaux outils au fil de mes réflexions. Comme le notait Ellen Constans en 1999 : le genre nécessite des « méthodes d’analyse diverses : théorie des genres, histoire littéraire, histoire culturelle, sociologie. Non par éclectisme ni par goût du bricolage, mais parce que la matière de l’ouvrage demande la pratique de la transdisciplinarité ».

De plus, étant à la fois lectrice et auteure de ce genre littéraire, je compte également faire appel à mes différentes maisons d’édition pour me proposer des romans cadrant dans mon corpus de base, mais également pour discuter sur mes recherches en cours, notamment pour mieux comprendre les tendances, l’émergence des nouveaux genres et les limites qui déterminent ce qu’ils considèrent comme étant de la romance ou non.

[1] Article du Nouvel Observateur datant de 2013.

[2] Par « romance francophone », j’entends ici le roman sentimental d’auteurs d’expression française publiés au Québec et en France (en opposition avec les traductions anglo-saxonnes).

[3] Prenons en exemple À la place du cœur d’Arnaud CATHRINE, une histoire qui met en scène un premier amour qui naît juste avant les attentats de Charlie Hebdo.

[4] http://www.fyctia.com plateforme mise en ligne par la maison d’édition française Hugo & cie.

[5] À ce sujet, voir le site : https://www.rwa.org/Romance

[6] L’une des premières maisons publiant de la romance francophone (Laska) publiait d’ailleurs des textes très différents de ce que nous avions l’habitude de lire dans ce créneau.