Qu’il serait bon d’être destiné à vivre éternellement par le simple fait de boire un élixir. C’est la chance qui fut offerte à Fosca, héros du roman Tous les hommes sont mortels, récit bien mal connu de Simone de Beauvoir. Et pourtant, encore aujourd’hui, l’un de mes préférés.

Fosca, roi de Carmona, résiste à l’envahisseur en maintenant les portes de la cité close. Personnes âgées, femmes et enfants meurent de faim pour que les soldats puissent mener la garde (début très similaire à la seule pièce de théâtre écrite par Beauvoir: Les bouches inutiles). Le temps manque et Fosca sent qu’il ne pourra plus résister très longtemps lorsqu’un vieillard lui offre une fiole qui le rendra éternel.

“Et toi, oseras-tu boire?”, le défi le vieillard.

Le récit, publié en 1946, nous offre un immortel existentialiste, proche des actes terribles commis par la guerre et anxieux devant la découverte de la bombe atomique.

C’est un Fosca ambitieux qui nous est livré: il traverse les époques, essaie de réunifier le monde aux côtés de Charles Quint, s’implique dans un tas de causes qui n’ont de sens que dans une époque donnée et qui font de sa propre vie, des instants dérisoires et sans conséquence aucune. Au fil du temps, il ne voit que la répétition du même, encore et toujours:

— Ah! dit [Carlier] avec passion. Comme je voudrais être immortel!
— J’ai pensé cela aussi autrefois, dis je.
— Alors je serais sûr de trouver le passage vers la Chine ; je descendrais tous les fleuves de la terre, je dresserais une carte de tous les continents.
— Non, dis je. Bientôt tu ne t’intéresserais plus à la Chine, tu ne t’intéresserais plus à rien parce que tu serais seul au monde (Beauvoir, THM, p.334).

À défaut de conquérir le monde et d’unifier les peuples, Fosca tombe amoureux, essaie de vivre l’instant présent, mais cela ne dure qu’un bref moment:

En même temps que Marianne un monde avait sombré, un monde qui n’émergerait plus jamais à la lumière. Maintenant toutes les fleurs s’étaient mises à se ressembler, les nuances du ciel s’étaient confondues, et les journées n’auraient plus qu’une seule couleur: la couleur de l’indifférence (Beauvoir, THM, p.439).

Le jour de sa mort, Marianne qui a finit par découvrir le secret de son époux lui souhaite d’oublier: “Ça doit être lourd, tous ces souvenirs”. Oui, mais à quoi sert donc l’immortalité si ce n’est que pour sauver les mémoires du temps qui passe? Et pourtant, Fosca oublie. Il ne peut s’en empêcher. Il est condamné à voir ses souvenirs disparaître et ceux qui connaissent son secret ne trouve plus rien d’héroïque à ses exploits:

— Quand Antoine plongeait dans un lac, quand il montait le premier à l’assaut, je l’admirais parce qu’il risquait sa vie ; mais vous, qu’est ce que votre courage? J’aimais sa générosité : vous donnez sans compter vos richesses, votre temps, vos peines, mais vous avez tant de millions de vies à vivre que ce que vous sacrifiez n’est jamais rien.[…]
—  Ainsi, rien de ce que je fais, rien de ce que je suis n’a de prix à vos yeux parce que je suis immortel?
—  Oui, c’est cela, dit elle. […]
—  C’est donc une malédiction?
Elle ne répondit pas; il n’y avait rien à répondre : c’était une malédiction (Beauvoir, THM, p.214).

Le roman débute par une rencontre entre Fosca et Régine, une actrice de talent qui veut marquer son époque. Elle sort Fosca de son état catatonique, alors qu’il ne voit plus rien dans ce monde et qu’il souhaite dormir pour l’éternité. Elle lui redonne goût à la vie et Fosca s’efforcera de s’ancrer à nouveau dans le temps et dans l’époque, mais il n’y arrivera bientôt plus. Petit à petit, le regard de l’immortel anéantira complètement l’existence de la jeune femme.

Une relation entre deux personnages forts qui est magnifiquement vouée à l’échec.

Je termine ce court billet par les douces paroles de Marianne qui résument bien la malédiction de Fosca:

— Tu vivras dans mon coeur plus longtemps que tu n’aurais vécu dans aucun coeur mortel, dis-je.
— Non, dit-elle âprement. Si tu étais mortel, je vivrais en toi jusqu’à la fin du monde, car ta mort serait pour moi la fin du monde. Tandis que je vais mourir dans un monde qui ne finira pas.

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