L’auteur est une drôle de bestiole. Il est à la fois tout et son contraire. Un vrai paradoxe. Si je veux écrire, c’est en partie parce que j’aime l’ivresse que me procure la création des personnages et l’espèce de petit laboratoire virtuel qui me permet de les observer évoluer. J’ai des balises de départ, mais la plupart du temps, je les laisse me guider. Ce sont eux qui vivent les épreuves. Moi, je ne fais que les emmerder.

Pour démarrer un roman, il me faut juste avoir une scène en particulier et la phrase de départ. Ouais, que ça. Et dans cet ordre. Quand j’ai la phrase de départ, on dirait que ça sort en jet. Souvent, ça peut mijoter dans ma tête un bon moment, parfois non. Ce n’est jamais pareil. Ou alors c’est inconscient.

Dans le meilleur des mondes, trois semaines suffisent pour extraire le premier jet. Après, je le mets de côté et il m’arrive de l’oublier. La preuve, en écrivant La fille du café, juste après La main de Dieu, quand Jo Ann m’a parlé de Jonas, ma première réaction a été… c’est qui Jonas? Évidemment, ce n’est pas le cas pour tous mes personnages. Mes séries, je m’en souviens davantage, sûrement parce que j’ai vécu avec ces gens-là plus longtemps que trois semaines.

Et puis, parfois, sans aucune raison, j’ouvre un vieux fichier, du genre… un fichier que je ne pensais jamais relire. Et il arrive que l’auteur qui est caché quelque part en moi soit drôlement surpris. Plus encore que je ne l’espérais. Dans le genre: “wow, est-ce que j’étais possédée quand j’ai écrit ça?”, car il est bien connu qu’on est jamais l’auteur de ses textes, il y a toujours un esprit quelque part qui nous possède et qui l’écrit à notre place. Quel dommage, d’ailleurs, car s’il pouvait sortir de mon corps et écrire mes histoires pendant que je donne le biberon, il serait drôlement plus aidant, celui-là…

Et puis sur un coup de tête, on le met le fichier dans un email et on l’envoie. Et après… on fait… “WTF qu’est-ce que tu viens de faire?” (s’ensuit un tas de mots méchants à mon endroit), puis on se dit qu’on est chanceux d’avoir cet autre, en nous, qui fait des choses bizarres à notre place. Parce qu’on n’aurait jamais fait ça, nous, hein?

One thought on “Cet autre, en nous”

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