Extrait Clash

Chapitre 1

[Léo]

 

Comme tous les soirs, le Big Bang est pratiquement vide. S’il n’y avait pas des machines à sous, dans un coin du bar, où quelques habitués viennent vider leurs poches, je serais forcé de mettre la clé sous la porte. C’est mon plus gros revenu. Et vu l’espace qui m’est disponible, et qui coûte cher, il faut définitivement que j’en fasse quelque chose, mais quoi ? Un restaurant ? Sinon je peux embaucher un DJ pour tenter de repartir la discothèque qui a fait le succès de l’endroit, une quinzaine d’années plus tôt…

Bref, il faut que je me décide. Tout sauf accepter l’offre de ces promoteurs immobiliers qui comptent raser l’endroit pour y mettre une gigantesque tour à condos.

Mais quelle idée serait la bonne ?

— Un resto, c’est une bonne idée, acquiesce David.

— Il faut un chef, une cuisine, des tables, j’énumère avec une moue.

Et encore, je n’ai pas chiffré ce que ça risque de me coûter uniquement pour me risquer dans cette aventure.

— Avec l’espace qu’il y a, ce serait parfait, insiste-t-il.

Avec un bon capital de départ, peut-être, mais pour l’instant, j’ignore ce que je suis censé faire avec le Big Bang Bar avant d’être forcé de le vendre. Et ça, c’est hors de question ! C’est tout ce que me laisse mon père à son décès, trois ans auparavant. Dire qu’il est parvenu à maintenir ce bar à flots pendant plus de 18 ans et que tout s’effondre depuis que j’en suis propriétaire. Je suis con ou quoi ?

— Tu pourrais en faire un bar de danseuses, propose encore David.

Je lui jette un regard de biais. Pas que l’idée soit inintéressante, mais Annette risque de m’assassiner si je fais un truc pareil !

— Je vais continuer à y réfléchir, lâché-je simplement.

Une voix au bout du bar attire mon attention :

— Hé ! Léo ! Tu m’en remets une ?

Sans attendre, je récupère une Budweiser que je décapsule afin d’aller la poser devant le verre de Dan, mon fidèle client. Un ami de mon père aussi. Dans la soixantaine avancée, il vient faire son tour trois soirs par semaines et prend toujours deux bières avant de rentrer chez lui. Même si l’endroit n’est jamais désert, il n’est surtout jamais bondé. Je pourrais me contenter d’un bar plus petit et vendre l’espace superflu afin de diminuer le prix des assurances, mais j’ai un bout de terrain qui vaut cher. Auquel je tiens, surtout. Qui sait qui risque de s’installer à mes côtés, si je loue une partie de l’endroit ? Un concurrent ? Autant fermer tout de suite !

Il faut que je prenne une décision. Depuis trois mois, j’ai du mal à rentrer dans mes frais et à payer l’hypothèque. Et le toit de l’immeuble sera bientôt à refaire…

Peut-être que cette histoire de danseuses nues n’est pas une si mauvaise idée, tout compte fait. Nous avons encore une mini scène, au fond de la salle. Elle date du temps où mon père engageait des bands pour animer certaines soirées thématiques. Il me suffirait de convertir une partie de la piste de danse en loges pour que les filles puissent se changer…

Le sexe est toujours une valeur sûre, après tout.

Chapitre 2

[Kitty]

 

J’observe le quartier pendant que Joey suit les indications du GPS. C’est un endroit minable, délabré, pas du tout comme je l’espérais. Et pourtant, quand il gare la voiture dans le stationnement du Big Bang Bar, je suis surprise de l’espace disponible. On peut y mettre presque cinquante voitures !

— Ça semble vide, commente mon chauffeur. Tu es sûre que c’est ouvert ?

— C’est vendredi soir, c’est forcément ouvert !

Je me penche pour m’assurer de ne pas dire de bêtises avant d’insister :

— L’enseigne est allumée.

— Quand même. Ça me semble un mauvais plan, avoue-t-il.

Je tourne un regard sceptique dans sa direction. Joey est mon chauffeur, mais surtout mon garde du corps, et si une chose est sûre, c’est que je l’ai traîné dans des endroits bien plus miteux que celui-ci.

— C’est à Montréal, c’est grand et il y a un parking, j’énumère. C’est exactement ce dont j’ai besoin.

Je revérifie l’état de la bâtisse avant de rectifier :

— Ç’a l’air grand, mais quelque chose me dit qu’il y a beaucoup de rénos à faire.

Avec une grimace, il observe l’endroit, mais ne semble pas y voir la même chose que moi. Ça, j’en ai l’habitude. C’est mon talent.

— Ce serait quand même plus simple de prendre un truc en banlieue, me conseille-t-il.

— J’aime bien que ce soit en ville, le contredis-je. Ça donne un petit coup de main au quartier. Si je présente le tout correctement, je pourrais même avoir une subvention pour les rénos.

Joey se met à rire. Lui, mieux que quiconque, sait qu’on ne peut pas argumenter avec moi. C’est pourquoi il cède sans attendre.

— C’est toi la boss.

Déterminée à aller jeter un œil à l’intérieur, j’ouvre la portière.

— Hé ! Attends ! C’est mon travail de t’ouvrir !

Je descends du véhicule sans l’écouter. Si j’aime bien avoir un chauffeur, je peux encore monter et sortir d’une voiture toute seule. Tout ce que je veux, en vérité, c’est quelqu’un qui m’accompagne dans mes déplacements et qui s’assure que je rentre saine et sauve chez moi le soir.

Et parfois, ce n’est pas évident.

Dans le silence de la nuit, j’ai la sensation que mes escarpins font un bruit terrible sur l’asphalte, ce qui me fait tendre l’oreille du côté du bar. Est-ce qu’il ne devrait pas y avoir de la musique ?

— Ce n’est pas censé être une discothèque ? demandé-je à Joey.

— Oh, ç’en était une quand j’étais jeune, mais ça doit faire un moment que ça ne l’est plus.

Il s’approche de la porte avant d’ajouter :

— Je pense que c’est juste un bar, maintenant.

Voilà qui peut être à mon avantage, même si je n’ai pas enfilé la bonne tenue pour l’occasion. Pour le principe, je vérifie ma coiffure dans mon petit miroir de poche, remets mon décolleté en place et reporte mon attention sur Joey.

— Ça va ?

— Toujours.

Je lève les yeux au ciel.

— Tu pourrais dire quelque chose de plus constructif !

— Mon boulot, c’est de t’accompagner, pas de te conseiller sur ta tenue.

Il a raison. Tant mieux ! Il m’aurait sûrement reproché d’être trop peu vêtue. Mais j’aime être belle. Sexy. À quoi bon jouer les modestes ? J’ai tout et je ne m’en cache pas. Surtout que, dans ce milieu, il faut être un lion pour ne pas se faire bouffer.

— Allons voir l’intérieur ! Annoncé-je.

— Tu vas encore faire de la magie ?

Je retiens un rire, mais j’aime bien quand il sous-entend que j’ai un don pour réaliser de grandes choses. Parfois, il m’arrive même d’y croire…

Fidèle à ses principes, Joey s’empresse de m’ouvrir la porte et j’entre la première dans le Big Bang avant de m’immobiliser trois pas plus tard. La lumière est tamisée, mais la taille du commerce est aussi grande que l’extérieur le promet. Et même si c’est grand, c’est surtout très vide. Il y a trois hommes au bar, un couple à une table et deux gars qui jouent dans les slots machines.

Tous les regards se tournent vers nous.

— C’est plutôt tranquille, commenté-je à voix haute.

— Mais c’est grand. C’est même plus grand que dans mon souvenir, rétorque Joey en observant tout autour.

Dans les haut-parleurs, du vieux rock joue, mais pas fort, et personne ne danse. Vu le peu de personnes présentes, et leur âge, la clientèle date peut-être de l’époque où l’endroit était populaire…

— Bonsoir, nous accueille l’un des hommes derrière le bar.

Comme nous sommes plantés près de la porte, il doit croire que nous espérons une hôtesse pour nous faire entrer, comme il est coutume de le faire dans un restaurant, mais en vérité, je ne suis pas là pour m’amuser, mais pour travailler.

— Bonsoir, répond Joey. Ne vous en faites pas. On vient juste regarder.

Il est le premier à s’approcher du bar et entreprend de raconter qu’il est déjà venu au Big Bang, il y a longtemps. Pour ma part, je retourne vérifier la taille de la pièce principale. C’est désagréable, surtout avec le bruit de mes talons qui doit déranger tout le monde. Quelle idée de ne pas mettre la musique plus forte aussi !

Alors que je m’approche d’une sorte d’estrade qui semble hors d’usage, l’homme au bar parle fort :

— Les toilettes, c’est plus loin.

Je lui jette un regard de travers, mais je n’ai pas besoin de lui répondre, Joey s’en occupe à ma place :

— Elle vient voir si l’endroit l’inspire. C’est pour un projet.

Je vérifie la hauteur des plafonds et touche un mur pour en vérifier la solidité. Mon talent, c’est de voir ce que l’endroit peut devenir. Avec une touche de magie, et beaucoup d’argent, on peut souvent faire des miracles. Et il y a définitivement de quoi faire ici. Bon, c’est vieux et poussiéreux, mais l’espace m’offre des perspectives intéressantes.

Avec du travail, évidemment.

Mais ça, ça ne m’a jamais effrayée.

Chapitre 3

[Léo]

 

Je sers un 7up à l’homme qui s’installe au bar pour me raconter qu’il est déjà venu ici, des années auparavant. Ça arrive souvent qu’un homme ou qu’un couple se pointe pour se remémorer des souvenirs d’une époque révolue. En revanche, ce qui est moins fréquent, c’est de voir un type d’une cinquantaine d’années accompagné d’une fille dans la vingtaine. Surtout aussi peu vêtue. Elle fait le tour de mon bar en vérifiant… quoi ? Le type de construction ? Avec ses chaussures et la taille de ses jambes, la seule chose à laquelle je songe, c’est qu’elle serait parfaite pour danser dans mon futur commerce !

— Ne vous en faites pas pour elle, insiste l’homme. Elle essaie d’imaginer votre bar autrement.

La question, c’est de savoir pourquoi. Car, niveau inspiration, je ne suis pas très doué. La preuve, cela fait deux semaines que je cherche justement à transformer l’endroit. Le souci, c’est de savoir en quoi !

— Ce n’est pas une actrice ? Demande David. Son visage me dit quelque chose.

J’observe cette fille davantage, délaissant ces jambes interminables pour m’attarder sur le haut de son corps. Elle est blonde, un peu comme ces poupées trop parfaites qu’on vend aux petites filles. Elle est belle. Trop, même. Elle semble sortir tout droit d’une revue de mode. Pour le reste, je ne sais pas qui c’est. Je ne regarde jamais la télé, sinon la chaîne des sports.

— C’est Kitty Goodwin, annonce l’homme qui sirote son 7up.

Je passe proche de m’étouffer en entendant son prénom.

— Kitty ? Répété-je sans masquer ma déroute. Mais… ce n’est pas un nom, ça !

Ou alors c’en est un de danseuse !

— C’est la fille de George Goodwin, ajoute l’homme.

Je plisse les yeux. Ce nom me dit quelque chose…

— Le gars à qui appartient la station de télé ? Vérifie mon employé.

— Entre autres choses, oui, confirme l’homme.

— Ah ! Je savais bien que sa tête me rappelait quelqu’un. Elle fait souvent les manchettes ! rétorque David.

Je jauge mon employé du regard. Il connaît cette fille ? Enfin… il connaît son nom. Et son visage. Mais vu comme elle est belle, je me doute que beaucoup d’hommes doivent savoir qui c’est. En revanche, George Goodwin est connu. C’est un homme qui possède une chaîne de télévision, des stations de radio et des journaux. Tout un empire, en somme.

— Elle est sorti avec… comment il s’appelle déjà ? reprend David. C’est un acteur américain super connu !

— Carter Benning, confirme l’homme.

— Ah ! Tu vois ? Je savais bien que je la connaissais !

Je ne réponds pas, incertain de savoir ce qu’une fille de cet acabit vient faire dans mon bar. Et plus encore avec un homme qui semble avoir deux fois son âge. Lorsque je reporte mon attention sur lui, il tend une main dans ma direction.

— Je suis Joey, son chauffeur.

Sans savoir pourquoi, je suis soulagé par le rôle qu’il tient auprès de cette fille, et je récupère la main qu’il m’offre.

— Je suis Léo. Léo Côté. C’est mon bar.

— Enchanté, Léo.

Il pivote sur son siège pour observer Kitty. Je tique de nouveau sur son prénom avant de vérifier ce qu’elle fait. Elle regarde un mur sans intérêt, puis recule dans un coin pour voir… quoi ? L’espace ? Ce n’est pas ce qui manque ici ! J’aurais probablement dû ajouter des tables pour en remplir une partie, mais le souci est de taille : je n’ai pas assez de clients pour ça ! Et puis… c’était une piste de danse, à l’époque !

Quand Kitty décide de s’avancer vers nous, j’affiche un sourire poli qui se fige d’un trait. Cette femme n’est pas belle, elle est à couper le souffle. Irréelle, comme ces filles dans les magazines qui semblent avoir été photoshoppées de partout. Mais celle-ci est vraie. Enfin… peut-être trop maquillée… et pas assez vêtue, mais pour le reste… il n’y a rien à cacher ! Devant mes réflexions, je cligne des yeux pour reprendre mes esprits et m’assurer que mon imagination ne me joue pas des tours.

— Salut, dit-elle avant de récupérer un banc sur lequel elle s’installe. Vous faites des drinks dans ce bar ?

— Je suis le barman, annonce fièrement David avec son habituel sourire charmeur.

— Je voudrais… hum… je suppose que vous ne faites pas de French 75.

David écarquille les yeux devant le nom du cocktail et Kitty semble plutôt fière de l’avoir coincé du premier coup.

— C’est fait avec du champagne, explique-t-elle.

— Désolé. On n’a pas de champagne en stock, dis-je.

Elle ne semble pas surprise que ce soit le cas. Et vu à quoi ressemble mon bar, je me doute sans mal pourquoi.

— Alors je prendrai un double bourbon, le meilleur que vous avez en réserve, annonce-t-elle.

David s’empresse de le servir pendant que je reste là, à la regarder comme s’il s’agissait d’une apparition divine.

— Dans la nouvelle version de ce bar, il y aura du champagne.

Devant ses mots, je la toise du regard. Que vient-elle de dire à propos de mon bar ?

— D’ailleurs, quelqu’un peut me donner le numéro du proprio ? Ajoute-t-elle avant de reporter son attention sur moi.

Devant mon air ahuri, Joey se racla la gorge.

— C’est lui, le proprio, lui apprend-il.

Kitty me scrute avec un air hautain et demande, nullement impressionnée par mon titre :

— Vraiment ?

— Vraiment, confirmé-je.

David glisse un verre entre nous et le pousse devant Kitty.

— Pour vous, mademoiselle. En passant, je m’appelle David.

Elle ne daigne même pas lui offrir un regard, et se contente de tendre une main dans ma direction.

— Je suis Kitty Goodwin.

— On vous a annoncé.

Je pointe son compagnon du bout de mon nez pour qu’elle comprenne qui est mon indicateur.

— Et à qui ai-je l’honneur ? Insiste-t-elle.

J’ai la sensation d’en oublier toutes mes bonnes manières. Je réponds donc à son geste avant de rétorquer :

— Léo Côté.

— Je suis ravie, Léo.

Dès que sa main relâche la mienne pour récupérer son verre, elle ajoute :

— C’est votre jour de chance. Je viens acheter votre bar.

À sa gauche, l’homme qui l’accompagne se racla de nouveau la gorge, et elle tourne aussitôt les yeux vers lui.

— Quoi ? Il est bien, ce bar.

— Tu n’as même pas fait le tour de l’endroit, la rabroue-t-il.

— C’est grand, bien situé, il y a un parking. Pour le reste, on fera des rénos.

Je l’observe boire son bourbon sans répondre. J’ai l’impression d’être tombé dans une autre dimension. Elle croit vraiment que je vais lui donner mon bar aussi facilement ?

— Allez ! Dites-moi un chiffre qu’on puisse commencer à négocier, m’invite-t-elle.

— C’est que… il n’est pas à vendre, indiqué-je.

Elle me jette un regard insistant. Un regard qui a dû briser un nombre incalculable de cœurs, par le passé, et je suis soulagé que le mien soit déjà pris.

— Écoutez, vous avez un bel endroit, mais de toute évidence, vous n’en faites rien de très palpitant.

Choqué par sa riposte, je gronde :

— Et qu’en ferez-vous ? Une tour à condos ? Parce que j’ai déjà refusé l’offre.

— Des condos ? Répète-t-elle dans un rire. Quelle idée ! Non ! Votre bar va devenir un magnifique décor pour un show de télé-réalité !

Chapitre 4

[Kitty]

 

De toute évidence, Léo n’est pas emballé par ma proposition. Pourquoi ? Vu l’état des lieux, il devrait sauter sur l’occasion de se débarrasser de cet immeuble qui commence à avoir besoin d’un bon coup de jeunesse. L’endroit est grand. De ce fait, les rénos ne doivent pas être donnés.

— Un show de télé-réalité ? Répète-t-il.

— Hum hum, je confirme en reportant mon bourbon à mes lèvres.

Dès que mon verre revient sur le comptoir, je lui montre le fond de la salle.

— On fermerait derrière pour avoir des coulisses et on ajouterait une scène plus grande. Il faudra peut-être ajouter une structure pour solidifier l’endroit car les éclairages et les passerelles pour les caméras peuvent être lourdes.

Léo balaie rapidement mes paroles d’un geste de la main.

— Désolé. Je ne veux pas vendre mon bar.

Je ravale mon envie de lui rabattre le caquet. Bien sûr qu’il va vendre. Cet endroit est visiblement un gouffre financier.

— Faites votre prix, je lâche simplement.

L’argent est tout sauf un problème, après tout…

— Il n’y a pas de prix, tranche-t-il avec agacement. Ce bar… c’est ce que m’a légué mon père.

Je grimace.

— Attachement familial, j’aurais dû m’en douter. Sinon ça ferait un moment que tout ça serait rasé.

Peut-être ai-je parlé un peu vite, car Léo me foudroie du regard. C’est tout le souci de ne pas avoir de filtre. Mais pourquoi en aurais-je ? Il me faut un lieu où présenter mon projet, et je ne suis pas le genre à improviser. Tout doit être soigneusement réfléchi. L’endroit a réellement un potentiel intéressant.

— Voyez plutôt le bon côté des choses. Votre père aurait sûrement aimé redonner une vie à cet endroit. C’est grand, bien situé, mais il est évident que plus personne n’y vient.

Il encaisse mes paroles avec difficulté et le barman s’empresse d’intervenir :

— Léo songeait justement à en faire un resto.

Je vérifie du côté du proprio qui s’empresse de faire taire son employé.

— Disons que j’ai des projets, élude-t-il.

— Un resto ne vous rapportera rien, sinon des dettes, lui dis-je. L’assurance va monter en flèche et ça exigera de gros coûts d’aménagements.

Je jette un œil du côté de l’arrière du bar.

— À moins que vous ayez déjà une cuisine, de ce côté ?

Comme il ne me répond pas, j’ajoute :

— À Montréal, le tiers des restaurants ne survivent pas aux premières années, vous le savez ? Et vu le quartier…

— Vous connaissez le sujet, on dirait.

Je déteste la façon dont il me prend de haut.

— J’ai fait des études en marketing, qu’est-ce que vous croyez ?

Il semble surpris par mon information. Les hommes, tous les mêmes ! Dès qu’on est jolie, on est forcément idiote !

— Écoutez, je ne veux pas vendre mon bar, répète encore Léo. Ce n’est quand même pas compliqué à comprendre.

— Et vous en ferez quoi ? Je le questionne franchement.

Il semble contrarié par ma question, puis hausse les épaules.

— Je pensais à une sorte de club…

Je crois le voir rougir lorsqu’il ajoute :

— Avec des danseuses, vous voyez ?

Évidemment ! Je dois admettre que c’est une bonne idée. Pourtant, je jauge son visage, incertaine qu’un homme soit capable de rougir en parlant de quelque chose d’aussi ridicule que des filles nues, mais j’ai possiblement mal vu.

— Vous croyez que votre père aurait voulu ça pour son bar ?

Il grimace, ce qui me donne une partie de la réponse.

— Mon père n’aurait pas vendu, en tout cas.

— Mais je vous offre une belle opportunité ! Tout le monde verra votre bar à la télé !

— Ça ne change rien. Je ne veux pas vendre, déclare-t-il, buté.

Joey me cogne avec son pied. Généralement c’est pour me dire de me calmer, mais je ne suis pas du tout énervée ! Quand je vérifie de son côté, il m’explique son geste :

— Loue son bar et puis voilà.

Je le dévisage. Moi, louer quelque chose ? Ah non ! Je n’ai pas du tout envie de négocier chaque modification à apporter à cet endroit ! Autant acheter et faire tout ce que je veux ! J’en ai les moyens, après tout !

— Penses-y ! Insiste-t-il. Tu sais comment tu es : tu vas faire cette émission disons… une ou deux saisons ? Et après ?

— Je vais vendre le concept ! réponds-je comme si cela tenait de l’évidence.

— Voilà, confirme Joey.

Je prends quelques secondes pour tenter de décoder ses paroles. Depuis des années, je passe d’un projet à l’autre. De ce fait, je ne risque pas de garder ce bar pendant des années. Deux ans me suffiront. Peut-être trois. Après tout, dans ce milieu, les choses changent rapidement.

Dans un soupir, je reporte mon attention sur Léo.

— Pour une location, ça irait ?

Il me toise du regard, mais semble se détendre un peu.

— Quel genre de location ?

C’est tout le problème de devoir négocier. Il va falloir que je lui explique mon idée. Est-ce plus simple de trouver un autre endroit ? Je vérifie du côté de Joey qui m’encourage d’un regard amical. Il veut que tene le coup. Ce n’est pas ainsi que j’ai prévu passer mon vendredi soir, mais enfin… je récupère mon verre, le vide d’un trait avant de faire signe au barman de me resservir.

— Et si on en discutait en privé ? proposé-je à Léo.

Chapitre 5

[Léo]

 

Je me sers une bière, surtout pour me donner du courage face à cette fille, et je songe à l’inviter dans mon bureau, mais comme il est en désordre, je me rabats sur une table, tout près.

Dès qu’elle est installée, elle se remet à parler à toute vitesse :

— Alors, je ne suis pas fan des partenariats, et je vais sûrement voir les autres endroits que j’ai en tête pour ce projet avant de prendre ma décision, mais ton bar remplit très bien mes critères.

Devant mon air surpris, elle jette :

— On peut se tutoyer ? On a… à peu près le même âge.

Je la jauge de nouveau. Avons-nous le même âge ? Je ne saurais pas le dire. Cette fille n’a pas d’âge. Elle sort tout droit d’un magazine. Ou d’un porno. C’est même… une sorte de fantasme d’adolescent réincarné. Mes réflexions me gênent et je m’empresse de boire une gorgée de ma bière pour tenter de retrouver le fil de notre discussion.

— Et c’est quoi, tes critères ? Lui demandé-je.

— La grandeur, l’accessibilité, le stationnement… En fait, il n’y a pas beaucoup d’endroits sur l’île qui peuvent se vanter d’avoir tout ça.

— Ça ne m’étonne pas. Tout a sûrement été racheté pour faire des condos, dis-je avec un ton empreint d’amertume.

— Moi, je t’offre une autre alternative.

Je soupire, agacé par sa façon de vouloir me convaincre pour ce projet dont je ne comprends rien.

— Alors… c’est quoi ce… talk-show ?

— Ce n’est pas un talk-show, c’est un peu comme Star Académie, mais qu’on tournerait dans ton bar. Pour les détails, il faudra attendre un peu.

— Parce que tu ne les connais pas ? demandé-je.

— Oh non ! Je sais exactement ce que je veux. Mais je ne peux pas prendre le risque que tu ailles vendre mon idée à un autre, évidemment !

Je la scrute en retenant mon envie de rire. À qui puis-je vendre une idée à la Star Académie ? Le concept existe déjà !

— Donc… tu ferais une émission de télé ici ? Répété-je, incertain.

— On mettrait une scène, des gens qui pourraient chanter, et là…

Elle pivote sur sa chaise et me montre le mur de l’entrée.

— On mettrait une section pour les juges. Ou alors je les mettrais sur le côté de la scène. Ça reste encore à voir.

Je fronce les sourcils.

— Ça reste petit pour une salle de spectacle, lui fais-je remarquer.

— C’est vrai, mais le côté chaleureux, ça plaît en télé. Et je ne veux pas une salle de spectacle, je veux un bar. Un grand bar. Les gens viendront pour écouter, pour danser et pour participer.

Elle se tait brusquement avant de reprendre :

— On verra les détails plus tard. Pour le moment, je voudrais un accès à l’endroit, disons… quatre soirs par semaine. Du jeudi au dimanche, par exemple. Ah et il me faudra les accès le jour aussi parce qu’on doit préparer le plateau de tournage.

J’aurais aimé lui dire que le samedi est ma grosse journée, mais c’est de moins en moins vrai. Peut-être que cette histoire de téléréalité est une solution intéressante, tout compte fait.

— Une dernière chose, reprend-elle. Je veux pouvoir redécorer tout ça.

Elle passe une main sur la table avant de grimacer.

— Parce qu’à ce niveau, tout est à revoir.

Son petit ton hautain me hérisse les poils. Dans son regard, j’ai la sensation qu’elle n’aime rien du Big Bang.

— Et qui va payer pour ça ? m’enquis-je.

— Moi, bien sûr. Et comme il faut accrocher des supports à caméras au plafond, peut-être qu’on fera remonter le toit un peu plus haut.

Elle récupère son téléphone et active sa fonction d’enregistrement :

— Notes sur le Big Bang Bar : voir le délai pour le permis de construction. Éléments à modifier : possiblement la hauteur du toit, et peut-être une rallonge derrière pour éviter de perdre de l’espace intérieur.

— De l’espace, ce n’est pas ce qui manque, lui fais-je remarquer.

Elle somme de me taire d’un geste de la main avant de reprendre la parole :

— Il ne faut pas trop couper sur le stationnement. Oh ! Et il faut voir avec la ville pour une subvention.

Malgré moi, je ricane, et Kitty éteint son téléphone avant de me toiser du regard.

— Quoi ?

— La ville ne va jamais financer pour que je retape l’endroit.

— Bien sûr que si, me contredit-elle. Ils aident souvent avec les projets culturels, surtout ceux qui sont sûrs de fonctionner. Je suis persuadée que l’arrondissement nous donnera un coup de pouce.

— Vraiment ?

— Mais si ! Développement et revalorisation du quartier, un truc comme ça. Avec ce projet de téléréalité, ton bar va redevenir trending, mon petit Léo.

Énervé par son ton condescendant, je pose une main ferme sur la table entre nous.

— D’abord, tu ne m’appelles plus « petit Léo », et à ce que je sache, je ne t’ai pas encore dit oui pour ce projet.

— Et pourquoi refuserais-tu ? Je n’ai pas besoin de regarder tes chiffres pour me douter que ça ne va pas fort. Nous sommes vendredi et il n’y a presque personne. Je n’ose même pas imaginer à quoi ça ressemble le lundi.

— C’est fermé, le lundi, j’annonce.

C’est d’ailleurs mon seul jour libre.

— Tu sais très bien ce que je veux dire, me rabroue-t-elle.

Elle sort un paquet de cigarettes de son sac et je secoue la tête pour lui indiquer qu’elle ne fumera rien ici. Qu’est-ce que c’est que cette fille ! Elle se fiche des lois ou quoi ? Agacée par mon refus, elle le range avant de soupirer.

— Écoute, je peux te promettre de ne plus t’appeler « Petit Léo », concède-t-elle. Pour le reste, je te signale que je préférerais acheter l’endroit pour pouvoir gérer les choses à ma manière.

— Je ne vends pas, tranché-je.

— Alors réfléchis à cette idée de location. On peut partir sur un contrat de deux ans, mais j’ajouterai une clause qui me garantit le même traitement si on poursuit l’émission sur une troisième année. Après, le concept aura sûrement fait son temps, mais on pourra ajouter une autre clause au besoin. Tu seras libre de la refuser, bien sûr.

Trois ans. C’est un partenariat sur le long terme. Ai-je vraiment envie de rester coincé avec cette fille aussi longtemps ?

— Je n’ai pas encore tous les détails du contrat, reprend-elle. Tu t’en doutes, je ne venais pas pour louer, mais il est évident que l’endroit doit être rénové et redécoré.

— Le toit sera bientôt à refaire, lui apprends-je.

Au lieu d’en être agacée, elle retrouve un sourire éblouissant. Tellement que je cesse de respirer pendant quelques secondes. Pour un peu, je la toucherais pour m’assurer qu’elle est réelle. Troublé par la façon dont un simple sourire m’atteint, je vérifie autour de moi, par crainte qu’on ait remarqué ma déroute. Ou alors je soupçonne quelqu’un de vouloir me faire une blague.

— Voilà une bonne nouvelle, insiste Kitty. À devoir tout refaire, on pourra relever un peu la structure. On pourrait même faire une terrasse, là-haut.

Je ramène des yeux exorbités sur elle.

— Une terrasse ? Pourquoi faire ?

— Quoi ? C’est cool, une terrasse.

Elle semble deviner le fond de ma question, car elle ajoute, sur un ton déterminé :

— Ton bar va redevenir populaire, Léo. Et quand tout ça sera fini…

— Dans trois ans, précisé-je avec un nœud un fond de la gorge.

— Tu pourras songer à faire un resto. Tu auras déjà une terrasse.

Malgré moi, un rire m’échappe.

— Tu as une idée de combien coûte ce genre de chose ? Lancé-je.

— Bien sûr, me sourit-elle, mais je m’occupe des finances.

J’avale ma salive en même temps que mon orgueil. Cette fille est riche. Ça crève les yeux. Elle n’a peut-être pas beaucoup de tissu sur elle, mais chaque morceau est certainement griffé.

— Je veux pouvoir dire mon avis sur les changements, annoncé-je.

Elle pince les lèvres, visiblement contrariée par ma requête, puis elle balaie l’endroit du regard.

— Tu n’as pas très bon goût en matière de décoration.

— C’est mon bar, lui rappelé-je. Si c’est pour y mettre des paillettes partout, ce n’est pas la peine.

— Des paillettes ? Hé ! Mais tu me prends vraiment pour une débutante ! S’énerve-t-elle. On fait un show de télé, Léo. Ça prend des caméras, des micros, une nouvelle sono, mais surtout : un décor qui fait rêver. Ça signifie : un plancher neuf, des tables neuves et des chaises qui ne donnent pas des échardes dans le cul de tes clients quand ils s’assoient dessus. Tu pourras continuer à servir des bières, si ça te plaît, mais laisse les grands s’occuper des détails.

Ses mots me troublent, puis me choquent, mais je déteste m’emporter sans raison, c’est pourquoi je fais un simple geste de la main.

— Ça ne marchera pas.

— Bien sûr que ça va marcher. Fais tes recherches, Léo. Tous mes projets fonctionnent. Tous, répète-t-elle avec un air déterminé. Tu crois que je fais ça parce que j’ai envie de te faire chier ? Eh bien non. C’est mon travail. Et c’est ce que je fais de mieux.

Elle s’est redressée pour se positionner sur le bout de sa chaise, comme pour me prouver qu’elle est crédible. Mais comment peut-elle l’être dans cet accoutrement ? C’est une Barbie. C’est déjà un miracle que j’arrive à entendre ses mots. Je dois me faire violence pour ne pas suivre la ligne de son décolleté.

— Tu ne peux pas venir dans mon bar pour y faire la pluie et le beau temps, lâché-je. C’est chez moi, ici. Et c’est aussi… tout ce qu’il me reste de mon père. Je n’ai pas envie de dénaturer l’endroit.

— Tu préfères attendre qu’il crève, cet endroit ? Jette-t-elle sèchement. Parce que les tours de condos se feront un plaisir de récupérer le terrain quand tu n’arriveras plus à payer l’hypothèque. Et crois-moi, quand tu seras pris à la gorge, ils ne seront pas aussi généreux.

Ça, je le soupçonnais déjà, mais je n’ai pas la moindre envie de laisser décorer mon bar comme si c’était une maison de poupées.

— Je veux un droit de regard sur la déco, négocié-je sans la quitter des yeux.

Elle pince les lèvres, qui sont très jolies d’ailleurs, puis soupire.

— Je vais y réfléchir. De toute façon, je n’ai pas visité tous les endroits qui m’intéressent. Si ça se trouve, je trouverai mieux ailleurs.

C’est peut-être du bluff, mais vu ses ressources, je n’en suis pas certain. Elle semble avoir les moyens de ses ambitions. Quant à moi, je suis coincé. Mais ne l’étais-je pas tout autant avant son arrivée ? Dans le pire des cas, il me suffit de me rabattre sur le club de danseuses !

Comme pour mettre fin à notre discussion qui devient silencieuse, elle vide son verre d’un trait, et je reste surpris de sa résistance à l’alcool. Quand elle pose le contenant vide sur la surface boisée, elle tranche :

— Bon, ce n’est pas que je m’ennuie, mais j’espérais danser, ce soir. Alors je vais aller terminer ma soirée ailleurs.

Elle jette des tas de billets sur la table, trop pour ce qu’elle a consommé, mais elle ne semble même pas s’en formaliser. Quand son regard se rive dans le mien, elle demande :

— Tu as un numéro pour que je te contacte ?

J’aurais aimé avoir une carte d’affaires, quelque chose de classe, juste pour lui tenir tête deux minutes, mais je me contente de pianoter mon numéro sur son appareil dernier cri. Quand elle le reprend entre ses doigts, elle inscrit quelque chose pour se souvenir que c’est moi avant de me montrer son écran avec un sourire malicieux : « Petit Léo du BBB ».

— Tu ne m’en voudras pas de mettre ça sur mon cell, hein ?

J’aurais aimé rester de marbre, mais j’ai envie de sourire, puis je secoue la tête.

— Tant que tu ne m’appelles pas comme ça devant tout le monde, je devrais pouvoir le supporter.

Elle lâche un rire, puis range son appareil dans son sac à main. Quand elle se redresse, je songe à l’imiter, mais elle reprend :

— Je vais songer aux modalités de cette location, mais je te préviens, j’irai visiter les autres bars sur ma liste. Dans tous les cas, je te téléphonerai d’ici la fin de la semaine. On est fin mars, et il faut absolument que tout soit prêt pour septembre. Avec les rénos et le reste…

J’ai envie de me moquer d’elle, de lui dire que personne n’ira aussi rapidement pour faire ce genre de rénovations et que son projet risque fort de tomber à l’eau, mais je n’ai pas envie de l’énerver davantage. Elle ne semble pas être le genre de personne à lâcher prise aisément.

— Bien, bonne soirée, dit-elle encore.

Je me lève mollement de ma chaise avant de répéter :

— Bonne soirée.

Quand elle marche en direction du bar, avec ses talons qui marquent le bruit de ses pas, je perçois la voix de son chauffeur :

— Alors ? Ça y est ?

— Disons qu’on va y réfléchir, rétorque-t-elle.

Elle salue David d’un geste de la main avant de partir en compagnie de Joey. Et moi, je reste planté devant ma table, comme un imbécile. Je viens de faire un rêve… ou un cauchemar ? Pour sortir de ma torpeur, je porte ma bière à mes lèvres pendant que David vient se poster à ma gauche.

— Alors ?

— On va y réfléchir, répété-je, incertain de savoir ce à quoi je suis censé songer.

Il récupère les billets sur la table avant de me les montrer.

— Tu vois bien que cette fille est pleine aux as, Léo. Loue-lui ton bar, allez !

Je grimace, énervé par sa façon de tout réduire à l’argent. Certes, il en faut et j’en ai cruellement besoin, mais cela reste le bar de mon père, enfin !

Qui plus est, je ne suis plus certain que Kitty soit encore emballée à l’idée de louer mon bar. Surtout si elle doit le gérer avec moi.

Et ça, c’est une clause non négociable !