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Écrire l’érotisme

J’ai hésité à faire une section sur ce thème, mais je sais qu’il s’agit d’un volet complexe en écriture, et pas seulement à cause de nos filtres personnels. On peut se plaindre que Fifty Shades of Grey est mal écrit, on peut aussi être jaloux de ses ventes et de tout ce que le phénomène a transformé au niveau de la publication (la romance a touché la librairie, le numérique a explosé, l’autoédition a eu une voix).

Comme la moitié de mes publications sont en érotique, je me permets de vous offrir les conseils que j’avais déjà indiqué en 2015 sur Espace comprise et que je vais tenter de bonifier (à y être!).

1. Le contexte avant le sexe
Voici la remarque que je fais le plus souvent aux gens quand je bêta-lis dans ce domaine (et j’en fais très peu): le contexte est aussi important sinon plus que le sexe lui-même. Le lieu, par exemple, peut être un déclencheur hautement suggestif (évitez les ascenseurs, cela dit – cliché!), mais prenez le temps de faire monter le désir avant de passer aux choses sérieuses.

Vous avez hâte d’y être pour passer à autre chose, mais soyez vigilant. Tout le monde a vu un porno ridicule durant lequel le facteur sonne et la fille ouvre en petite tenue pour… dix secondes plus tard, se mettre à genoux pour lui faire une pipe. STOP. Si on n’y croit pas dans le porno, imaginez dans un roman. Perso, je zappe direct (et je ferme le livre dans la seconde, tiens).

Le contexte, c’est ce qui englobe et permet au fantasme de s’accomplir de façon réussie. Pourquoi cette scène est-elle si chaude? Parce qu’ils sont dans l’interdit? Parce qu’ils ont peu de temps? Parce qu’ils se désirent depuis trois chapitres? Est-ce un jeu de couple? Bref, planifiez la scène dans son contexte si vous voulez que le reste passe comme dans du beurre – enfin… vous avez compris.

Il est plus facile d’écrire le contexte, de toute façon, alors faites-le bien!

2. La cohérence
Je l’ai dit, mais je le redis: vos personnages doivent être cohérents, et il va sans dire que cela vaut pour les scènes de sexe. C’est si important pour un lecteur de s’attacher aux personnages, de croire en leur existence… et je crois qu’en érotisme, ça l’est même davantage, surtout si votre but est de susciter l’excitation. Les personnages en carton n’ont aucun intérêt. Mettez-y du 3D!

D’abord, dans l’intimité, vos personnages doivent agir avec leur personnalité propre – c’est à dire que si votre personnage principal est gêné, il serait mal venu d’en faire une bête de sexe au premier rapport. Montrez sa timidité, sa maladresse… elle a son charme! Songez toujours à la cohérence.

Que ce soit dans les proportions ou dans l’endurance… soyez plus que cohérent: soyez réaliste! Ces femmes aux jambes interminables, un cheveux plus blond que le blé, qui est plus légère d’une plume et qu’on porte jusqu’au lit 4 étages plus haut… Euh… on peut se calmer? Et là encore, n’oublions pas les hommes aux abdos découpés à la perfection avec un engin dont la taille est digne d’un cheval (mais calmez-vous, enfin!) ou encore, je n’ai pas parlé de leur performance… interminable! Les pilules bleues… vous connaissez?

C’est bon, on peut arrêter de rire? Parce que si vous suscitez des rires, ça va, mais ce n’est peut-être pas le but recherché!

Ce qu’il y a de bien dans le sexe, ce n’est pas que tout soit parfait, mais que, dans l’imperfection, quelque chose de parfait surgisse. J’ai un personnage qui est terriblement nerveux avant l’acte et ça lui donne un très joli charme. Du coup, la première fois se passe moyennement bien. Heureusement, il se reprend au deuxième tour! Vos personnages sont humains. Ils sont faillibles.Et c’est tant mieux! Les failles… il y a plein de lumières dedans et plein de jolies choses à en dire, surtout!

3. Songez au lecteur
N’oubliez jamais que le sexe est de l’ordre du privé. Vous devez donc réfléchir à la place du lecteur dans cette intimité que vous mettez en scène. Placez-vous dans la tête d’un personnage. Donnez des repères aux lecteurs pour comprendre ce qu’il se passe. Faites répéter une phrase à monsieur pour éviter que l’éjaculation soit trop rapide. Laissez madame rêvasser à Christian Grey (celui du roman, pas celui du film, par pitié) pendant l’acte. Le côté humain aidera votre lecteur à prendre part à l’action sans avoir l’air d’assister à une simple performance non crédible. Si ça se trouve, votre lecteur a un petit côté voyeur…

4. Évitez la vulgarité
Quoiqu’on en pense: le sexe est beau. Il est naturel. Il est normal. Même dans ses déviations. Mêmes dans ce qui est très loin de votre nature à vous. Vous n’êtes pas là pour juger, mais pour montrer (show don’t tell, tout ça, vous vous souvenez?)

N’oubliez pas que vous écrivez une histoire. Vous êtes dans le mode littéraire. Vous avez envie de mettre des gros mots? Si vous y tenez, mais cela me paraît souvent de mauvais goût – déjà que vous abordez un domaine complexe, n’en faite pas de trop. Nous ne sommes pas dans un porno, mais dans un texte érotique. Dosez votre vocabulaire. Oui, dans l’action, certains dialogues peuvent être bruts, mais cela doit être naturel et cohérent (on y revient toujours, hein?). Si cela sort de la bouche de vos personnages, soit! Mais dans votre narration, restez neutre, poli et courtois. Même les situations les plus dures doivent être décrites avec justesse, mais surtout: avec respect.

J’ajoute aussi qu’il y a certains mots que je refuse d’utiliser dans mes textes (mais je ne vous les nommerai pas). Ce sont des mots qui me font sortir de ma lecture, généralement, que je trouve mal choisi, vulgaire ou juste… inapproprié. Mais ça, c’est moi. À vous de trouver les vôtres. Songez aux mots justes. Ceux qui rendront réellement justice à votre scène.

Et même s’il est complexe de varier son vocabulaire dans ce genre de scène, dites-vous que d’autres y arrivent (dois-je vous rappeler que lire est le meilleur des enseignements en ce domaine?) Allez! faites-vous un peu plaisir! Lisez-en, pour voir!

5. Sortez de la répétition
Outre le vocabulaire, on peut dire que la pénétration est un acte relativement… répétitif. Vous pouvez varier vos positions autant que vous tournures de phrases, si votre personnage ne fait qu’un incessant aller-retour pendant une demi-page, ce sera vite lassant. Rendez vos scènes intéressantes à lire! Ajoutez un fou rire, un regard qui transperce l’âme, quelque chose qui démontre que cette scène est importante. Vous ne l’avez pas mis là pour le plaisir? Non? Si? Si c’est le cas, rendez-là plaisante à lire! Faites-en une fête!

Personnellement, à la relecture, je coupe tout ce qui est inutile (du moins, j’essaye), si une scène ne sert à rien, je coupe. De ce fait, si ces scènes sont difficiles à écrire, autant lui donner leur statut d’intouchables! Ce serait triste de retravailler un passage pendant des semaines pour le couper au final, hein?

Personnellement, j’aime beaucoup l’instant où le sexe devient plus qu’un jeu. Vous savez, les amants qui se voient pour passer du bon temps et puis… soudain… il y a un dérapage. Quelque chose se passe. Un lien se forme. Ça, c’est une scène qu’il importe de décrire. C’est d’ailleurs mes préférés!

En réalité, ce n’est pas l’acte qui importe, mais ce qu’il se passe dans cette scène. Le sexe touche le domaine de l’intime. Cela peut être un jeu pour certains, mais pour laisser quelqu’un entrer en nous (ou vice versa), il y a néanmoins un contact (physique, mais pas seulement). Notez tout ce que la proximité avec un autre implique, tout ce que les désirs de l’autre peuvent bousculer dans ceux de votre personnage.

N’oubliez jamais de jouer avec les limites. De jouer avec les mots. C’est ça, votre tâche!

6. Parlez du corps, pas des gestes
Donnez une place aux sensation, bien plus qu’aux gestes. Ce n’est pas un jeu de Twister (la main est ici, le pied est là), mais une écriture des sens. Un effleurement peut allumer un personnage. Un baiser peut susciter un trouble bien plus érotique qu’une relation complète. Que madame fasse une pipe, soit! Mais que ressent-elle? Que fait l’homme pour prolonger ce moment? Que font ses mains au moment du plaisir? Quel est son cri lorsqu’il perd la tête? Décrivez la sensation. Pas l’acte. Par exemple: comment sait-on que votre personnage est sur le point d’avoir un orgasme? Quels sont les signes (visuels ou sonores)? La mécanique est plutôt inutile. Ce qui intéresse un lecteur, c’est de pouvoir se projeter dans des sensations qui touchent trouvent écho dans sa propre l’intimité!

7. Surprenez le lecteur
Un texte érotique n’a pas à être spectaculaire ou acrobatique, mais elle peut néanmoins être originale. Une situation toute simple peut dégénérer ou avoir son lot de magie. Prenez un chemin inattendu dans votre récit. Déjouez le lecteur au détour d’une phrase. Madame s’ennuie avec son rendez-vous Tinder? Pourquoi ne repartirait-elle pas avec le serveur? Un type rencontre la femme la plus magnifique qui soit? Et si c’était un homme qui se cachait sous cette robe? Amusez-vous! Vous avez le pouvoir de déjouer la perception de vos lecteurs par le biais des mots. Donnez-leur des frissons, des chaleurs, des rires, des émotions… Déposez une histoire qui ne s’oubliera pas de sitôt dans leur tête.

8. Offrez de beaux orgasmes
La raison des ébats est, évidemment, d’atteindre l’orgasme (qui dira l’inverse?. Frustrez vos personnages, s’il le faut, et aussi longtemps qu’il vous plaira, mais quand ce moment arrive, rendez-le inoubliable. Parfois, il est si vite décrit, à peine évoqué, que je dois revenir en arrière pour m’assurer que j’ai bien lu. Hein? Tout ça pour ça? Allez, quoi! On ne lit pas une scène érotique pour voir la finale bâclée! Songez aux gestes qui semblent banals: est-ce qu’ils s’embrassent? Est-ce qu’ils se touchent? Est-ce qu’ils entrelacent leurs doigts? Dans ces moments-là, ça compte doublement. C’est là où l’intimité se forme, en réalité. Donnez envie au lecteur de vivre cet instant précieux en compagnie de vos personnages!

9. Prenez votre pied!
Les experts disent tous la même chose: si on s’ennuie à écrire un texte, on s’ennuiera sûrement à le lire. Amusez-vous en écrivant! Prenez votre pied, s’il le faut! Et surtout: assurez-vous que votre lecteur en fasse autant quand il lira votre scène!

J’ajoute néanmoins un détail qui n’en est pas un. Souvenez-vous de vos filtres d’écriture, ceux qui vous donnent envie de vous censurer. Ne le faites pas. Sous prétexte que vous appréciez écrire certaines scènes, on croira que vous y mettez de votre intimité, c’est vrai, mais la raison est tout simple: les mots ont le pouvoir de toucher vos lecteurs dans ce qu’ils ont de plus intime. Jamais on ne vous demandera si votre histoire d’horreur, de vampire ou de lapin rose est vrai. Mais dans un texte érotique, le lecteur ressent des choses qui trouvent parfois un écho dans une zone qui relève du privé.

Et même si c’est désagréable de se faire juger sur ses écrits par ses proches (c’est la vie), sachez que c’est un gain: vous avez réussi à créer une scène tellement réaliste que votre lecteur a la sensation qu’elle est possible. N’est-ce pas votre tâche de faire en sorte que vos écrits sonnent vrais, après tout?

10. Travaillez votre première fois
Les premiers textes érotiques sont souvent les plus difficiles à écrire. Au fond, c’est un peu comme la première fois dans un lit: on apprend, on cherche le bon geste, le bon rythme. On est gêné dans certaines situations, on rigole, on se sent maladroit… mais plus on le fait, plus cela devient naturel. Écrire, c’est pareil (et pas seulement dans ce genre – je l’ai déjà dit).

Si vous êtes anxieux dans l’écriture des scènes X, écrivez-en une qui sera bien trash et que personne ne lira: mettez-y tous les mots crus qui vous plaisent, ajoutez-y tous vos préjugés, tout ce que vous ne feriez jamais (surtout pas!) et faites-le dans un style brut. Purgez-vous! À la relecture, changez, adoucissez, épurez, peaufiner… Petit à petit, vous trouverez vos repères, votre vocabulaire et vous découvrirez aussi vos limites!

Bref, écrivez d’abord sans vous prendre la tête et restez vous-même. N’en mettez pas inutilement. La raison pour laquelle les gens lisent des textes (érotiques ou non), c’est pour sortir de leur quotidien. Pour ressentir des choses. Pour vivre des expériences ou une autre vie. Surtout pas pour lire un manuel de biologie! Si votre texte leur permet de s’évader… et de frissonner… alors votre mission sera accomplie!

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